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LES COMPTES RENDUS DES CONFÉRENCES - BLOIS 2009

Conférence Auditorium Abbé Grégoire le 10 octobre

Le monde britannique (1815-1931)

Intervenants :
Jean-Pierre Dormoy, Strasbourg Hist. économique du XIXe La défense du travail national.
Charles-François Mathis, Paris – Sorbonne, Histoire des villes britanniques. Thèse sur la pensée environnementale.
Philippe Chassaigne, Univ. Tours., Hist. de l’Angleterre. Villes et violences, Tensions et conflits dans l’Angleterre victorienne.
Discutant : Thomas Wieder. Le Monde des livres
Prise de notes : Bruno Modica





Le monde britannique (1815-1931)

Dominique Barjot
Charles-François Mathis







Pour Thomas Wieder qui avait été le matin même le discutant d’une autre conférence sur une des questions du programme du Capes et de l’Agrégation, les problématiques des deux questions, de Romaine et de Contemporaine semblent proches puisqu’elles touchent à l’impérialisme. Si l’on veut pousser plus loin la comparaison, on pourrait également considérer que les deux empires considérés, ont connu, pendant les périodes considérées, leur apogée mais aussi le début de leur déclin. Au-delà des comparaisons, Thomas Wieder a rappelé en préambule les caractéristiques de cet empire britannique, largement plus étendu que l’empire français qui se constitue plus tardivement. Avec 33 millions de km², 400 millions d’habitants, l’Empire britannique est le premier du monde et de très loin. La période 1815 – 1914 est caractérisée par la domination de la Grande Bretagne. Les dates butoir de la question du programme semblent d’ailleurs évidentes. 1815 : Fin de l’Empire napoléonien et recul de l’influence française en Europe, qui marque l’avènement de la prééminence britannique 1931 : Fin de l’étalon or. Crise économique. Adoption du statut de Westminster.
 
Thomas Wieder : Quelle est votre lecture de cette question du programme, quels sont les pièges à éviter ?

Philippe Chassaigne : Je commencerai par dire « ce que n’est pas le sujet ». Ce n’est pas une histoire intérieure de la Grande Bretagne, ce n’est pas non plus la Grande Bretagne et le monde, et ce n’est pas non plus limité à l’Empire britannique. Il faut d’ailleurs souligner cette notion de monde britannique, utilisée par l’école historique anglo-saxonne. Un ouvrage important « Le monde Britannique, diaspora culture et identité », nous a incite à la redécouverte du monde britannique. IL y a aussi de John Darwin : The empire project. Cette notion récente, de monde britannique nous renvoie à une définition : Ensemble des territoires liés institutionnellement, culturellement, économiquement à la Grande Bretagne. On voit bien à ce moment là, que les EU en font partie aussi… C’est dire toute la variété et donc l’intérêt de la question.

Jean-Pierre Dormoy : La lecture que l’on peut faire de cette question est très marquée par l’histoire économique de la Grande Bretagne, mais aussi par la colonisation et la décolonisation. Il convient de replacer l’histoire Britannique dans le contexte européen, et de relativiser son caractère unique sur lequel on a beaucop insisté à la fin de la décolonisation. En d’autres termes, j’invite à ne pas lire cette période avec les yeux des historiens français. Il y a un danger à ignorer l’historiographie britannique.

Charles-François Mathis : Qu’est ce que l’identité britannique. L’Empire est un élément important avec la place particulière des Dominions. Quelle est la nature des liens qui les rattache à l’Empire. La royauté joue un rôle majeur à cet égard. On peut s’interroger aussi sur l’Irlande. Les irlandais participent à l’Empire, ils sont soldats et administrateurs de la colonisation mais ils sont aussi les premiers colonisés par l’Angleterre.


Thomas Wieder : La question des dominions est donc complexe ?

Philippe Chassaigne : En effet, les colonies de peuplement blanc tiennent une place essentielle dans le monde britannique. L’immigration venue de GB, c’est 22 millions de migrants. Jusqu’en 1914 et 2 millions après jusqu’en 1931. Le Canada, l’Australie, La Nouvelle Zélande ont accueilli ces flux migratoires, sans parler du Canada et de la Côte Est des Etats-Unis. Jusqu’au dernier quart du XIXe le Canada et les Etats-Unis ont été les premières destinations. Ensuite, avec l’amélioration des conditions de transport, l’Australie et la Nouvelle Zélande sont devenues des destinations privilégiées. Ce sont des vagues complexes d’autant plus que la population est mobile. Le Canada a pu constituer une étape vers les Etats-Unis mais on assiste aussi à des mouvements inverses. C’est tout ceci qui constitue une diaspora dans ces colonies de peuplement blanc. Devenus Dominions, ces pays ont formé des sociétés semblables et en même temps différentes de la société Britannique. La réflexion sur les sociétés d’outremer est une piste à creuser. On pourrait évoquer un glissement dans le vocabulaire à propos de ces populations : Qui sont ces neo-britains qui constituent une Better Great Britain. La colonisation de Nouvelle Zélande a commencé à partir d’une compagnie à Charte. Son fondateur, Edward Gibbon voulait y voir une société plus juste, meilleure que celle que les migrants quittaient. L’idée a prévalu que dans les colonies de peuplement blanc, les sociétés seraient moins inégalitaires. Un Lord est Lord à Londres mais quand il traverse les océans, il est un monsieur tout le monde. Cette idée a trouvé un promoteur en 1880 avec la fondation de l’Armée du Salut par le général William Booth. Ce dernier disait : les pauvres doivent aller dans les colonies de peuplement blanc. Emigration a été encouragée. Dans cette Greater Britain, plus grande Grande Bretagne donc, qui se projette au-delà des mers, des sociétés semblables et différentes, aux principes communs se constituent. Le modèle de Westminster est transplanté dans les colonies de peuplement blanc. Les colonies britanniques se sont vues imposer le droit anglais et les immigrants se retrouvent en terrain connu, aux Etats Unis comme ailleurs Il y a aussi des différences : Les territoires de peuplement blanc sont des pays à construire avec des frontières de peuplement intérieur. Il existe un front de colonisation intérieur au Canada et en Australie avec parfois une dimension impérialiste. La conquête du Wide East Canadien devait être effectuée avant que les Etats-Unis ne s’en occupent. La Frontière a finalement été fixée au 49e degré de latitude Nord, et on a vu des réclames dans les journaux anglais qui vantent l’Ouest canadien. « The good west » Ces colonies de peuplement blanc sont aussi des pays qui ont des populations indigènes. First nations au Canada, aborigènes australiens. La perception du sort des populations indigènes est différente à Londres et sur le terrain. Les colons australiens font volontiers usage de la manière forte par exemple. Il y a aussi des différences en matière de développement. Les économies des dominions sont à dominante primaire, elles dépendent d’ailleurs largement des investissements britanniques. Les rapports avec la métropole sont évidemment marqués par cette dépendance. Mais il y a des différences entre l’Australie par exemple et le Canada dans ce domaine. Enfin, ce qui est important c’est aussi ce qui relève de la perception des relations avec la métropole. Nous touchons là à ce qui relève des représentations. Les rapports sont complexes et ambivalents. Je citerai l’article d’un d’un quotidien Australien expliquant que l’australien est différent du britannique. Il est d’une nouvelle race, d’une pensée différente tout comme pour la croyance et les aspirations. Des Chartistes ont été déportés en 1840. Ce qui peut expliquer la dissémination d’une culture politique de la rupture avec la métropole. Aujourd’hui les républicains australiens sont minoritaires mais significatifs en terme de poids. C’est différent au Canada. Disons que ce qui est particulier c’est l’existence d’un lien d’hommage à la mère patrie, mais, comme le dit un poète australien « le nouveau pays a notre cœur. »

Jean-Pierre Dormoy : Je souhaiterai interroger cette notion qui est au centre de cette question du programme. Qu’est ce que la pax britannica. Quelles en sont les limites ?

Nous avons une tendance naturelle a exagérer les phénomènes d’hégémonie et nous projetons sur le début de la période des réalités qui existent à la fin. La pax britannica s’apparente à la pax romana. Dans quel domaine peut-on parler de la domination britannique sur le reste du monde. On peut parler de supériorité et même d’hyperpuissance. En fait c’est David contre Goliath. La Grande Bretagne c’est 12 millions d’habitants en 1815… C’est un petit pays qui va dominer le monde. La puissance militaire est limitée.

Au niveau militaire ? Forces militaires sont réduites et cela depuis longtemps. Depuis 1688 l’amoindrissemement du pouvoir militaire est lié à la limitation du pouvoir monarchique. La Grande Bretagne peut-être considérée comme un nain militaire pendant la période. En plus, les militaires britanniques considérés comme étant d’opérette, y compris pendant la guerre de Crimée. Sans parler de l’influence du pacifisme dans l’opinion. Il y a quand même des points forts, notamment une certaine avance dans l’industrie d’armement et la puissance de la Navy.

L’influence politique. On a parlé de la capacité britannique à faire et défaire des gouvernements étrangers. C’est à relativiser. L apolitique de l’équilibre, appelée Checks and balances se traduit par de l’attentisme. La guerre de Crimée est un bon exemple. Palmenarston. préconisait une alliance contre les Russes mais il a fallu du temps pour décider une intervention et encore, celle-ci s’est faite avace la France. Cette politique visait à préserver la paix en Europe en Ouest. L’entente cordiale avec la France de 1904 est un échec puisque la Grande Bretagne doit finalement choisir son camp. L’essentiel de la politique extérieure britannique a été celle du soutien sans sans participation comme en Italie avec Garibaldi. L’attitude de la Grande Bretagne a été plus passive que ce que l’on croit.

L’Impérialisme informel. En référence à un ouvrage intitulé Free trade imperialism. Le libre échange est un moyen pour la puissance la plus avancée de s’imposer mais c’est une politique à double tranchant. Les dominions se sont entourés de barrières douanières.

On peut dire que la Pax britannica, est une création des historiens à une époque donnée, la fin des années 50, c’est à dire du processus de décolonisation.

À partir de là, je ferai trois propositions :

1re proposition : L’équilibre des forces a été le résultat du concert des puissances au XIXe plus que de l’intervention britannique.

2e proposition : La classe politique est mal armée face au nationalisme. Il suffit de voir la question d’Irlande La Pax britannica est européocentriste. Les querelles intestines ont été, à partir du congrès de Berlin, transférées outre mer.

3e proposition : Quel contrôle de l’Empire ? La préférence impériale va vers une extension limitée. Il s’agit de quitter les chemins de la puissance pour chercher la richesse En 1840. 70 % du textile mondial est britannique. Ce n’est plus le cas, loin s’en faut par la suite. Le choix est celui de la finance et du développement des infrastructures

Charles-François Mathis : Le thème environnemental s’est renouvelé. Je me suis interrogé sur les rapports de la GB a son empire. cela se fait dans un rapport particulier à la nature et à l’environnement. Et cela a eu un impact sur les territoires conquis. Comme ailleurs il existe une redécouverte de la nature par la science. C’est l’histoire naturelle.
Dans un premier temps, la nature devient un paysage, une esthétisation. Pendant les guerres napoléoniennes, les anglais coincés sur leur île ont redécouvert leurs paysages. À la fin du XVIIIe et début XIXe le genre « peinture de paysage » se développe C’est une sorte d’affirmation nationale avec des paysages typiquement anglais. le mot de pittoresque connaît un glissement de sens. Un paysage qui incarne une identité nationale.
Le deuxième mouvement est lié à l’urbanisation, l’industrialisation. L’extension des villes et la pollution créées par les industries menacent les paysages qui doivent être protégés.
Enfin, la connaissance rationnelle du monde s’inscrit dans un troisième mouvement. Cela se voit dans le vocabulaire : Nommer le monde c’est le contrôler. Le Koala est appelé au départ natives bears. C’est ensuite qu’un vocabulaire spécifique se développe. Les jardins botaniques royaux créés en 1759 participent de ce mouvement. Ils déclinent mais en 1840 deviennent une institution publique qui assure la promotion des espèces végétales exotiques comme le rhododendron ou encore ce nénuphar géant baptisé Victoria qui bénéficie de soins attentifs pour permettre son acclimatation. Mais l’exploitation au sens économique du patrimoine naturel de l’Empire n’est pas à négliger pour autant. C’est une vision biblique La nature est donnée par Dieu aux hommes pour qu’ils puissent vivre sur terre. L’industrie britannique se nourrit de produits naturels. 90 % du bois est importé, le textile consomme des fibres végétales, ce qui a introduit une déforestation excessive. Des administrateurs éclairés vont initier une politique de préservation des espaces. Mais il existe aussi des musées de botanique économiques dont la finalité est de permettre l’exploitation de la nature.
Le meilleur exemple est celui de l’acclimatation de plantes. La quinine à partir de la révolte des Cipayes était très demandée en raison de l’importance des garnisons d’Anglais. Or cette quinine était importée d’Amérique Latine. Des efforts ont été fait pour implanter des arbustes à Ceylan. Le caoutchouc en 1876 était aussi très demandé. Des équipes sont allées chercher des plants au Brésil qui seront acclimatés 30 ans plus tard à Singapour au début du XXe. cela a eu des conséquences sur les écosystèmes et sur le peuplement avec la venue de travailleurs chinois par exemple. 
La question environnementale est aussi identitaire. Quel paysage dans les territoires de l’Empire ? Cela a entraîné des acclimation de populations animales favorisant des pratiques sociales comme la chasse. Les lapins s’acclimatent en Australie à partir de là et on sait le drame lapin. Cela a même entrainé la convocation d’une conférence intercoloniale du lapin dotée d’un prix de 25 000 £ atribué à celui qui trouverait une solution pour éradiquer le lapin.
Enfin, les paysages ont été dans l’Empire les supports de l’affirmation nationale. Ils ont été investis de valeur identitaire dans les dominions . Kangourou – Australie Kiwi - Nouvelle Zélande. Ils aboutissent à des parcs nationaux pour préserver ces fondements identitaires.

Questions
Quels sont les territoires qui font partie du monde britannique sans faire partie de l’Empire. Lors de la dévaluation de 1931 on aboutit à la création d’une zone sterling. Tous les pays sauf le Canada suivent la Grande Bretagne et dévaluent. La Grèce, les pays scandinaves suivent la Grande Bretagne.
En effet, ce monde britannique qui domine les mers et le monde européen de l’Ouest après l’effondrement de l’Empire napoléonien fait régner, pendant un temps, une sorte de pax britannica. Cette notion n’est pas seulement liée à la puissance économique du pays qui a fait la course en tête au début de la révolution industrielle, pas seulement non plus à la puissance navale qui domine les océans, mais aussi et peut-être surtout à une sorte de magistère moral lié à l’abolition de l’esclavage et à la référence à l’habeas corpus.
L’aventure impériale britannique s’est forcément déroulée sur fond de conquête coloniale mais la question qui est posée par l’historiographie est de savoir si celle-ci a été un avantage ou un handicap pour le développement de cet empire britannique. Ce qui est sûr en tout cas, c’est que le modèle britannique a pu, dans une certaine mesure modeler le monde à son image du moins pendant la période où les États-Unis n’avaient pas encore atteint le premier rang mondial dans le domaine économique, à la veille de la guerre de 14. L’identité britannique semble être un concept commode sur lequel s’appuient les auteurs de cette synthèse. Elle va au-delà de l’empire britannique lui-même car elle touche aussi à la diffusion d’un mode de vie, d’une britannitude pour reprendre un néologisme à la mode. Ce monde britannique ce sont aussi les Dominions, ces territoires qui, pendant la période prennent leur autonomie, voire leur indépendance. Ils contribuent également à une diffusion du modèle britannique, y compris dans le domaine des sports aristocratiques devenus de masse au fil du temps. La diffusion de ce modèle est aussi importante en Amérique latine, dans les élites locales et cela contribue fortement à ce processus d’unification du monde britannique. Les différents auteurs insistent sur le rôle d’un empire informel et évoquent cette capillarité de l’Empire britannique dans lequel les transferts peuvent s’opérer en tout sens. Les missions contribuent également à la diffusion de la religion, mais elles ont surtout un rôle pionnier dans la découverte et parfois la première administration des terres nouvelles. Celui-ci subit aussi les forces centrifuges, aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur avec cette lancinante question d’Irlande. Parmi les questions susceptibles de fournir des thèmes d’interrogation au concours, on mentionnera la question d’Irlande, largement développée dans l’ouvrage. Intégrée en 1801 dans un espace particulier, le Royaume Uni de Grande Bretagne et d’Irlande, elle contribue, avec l’immigration à l’administration coloniale dans l’Empire. En même temps, des forces nationalistes se développent et les auteurs évoquent largement ces questions, notamment lors des violences de Pâques 1916. La question du programme est, mais c’est la loi du genre, extrêmement large. On pourra évoquer ici l’orientalisme, en tant que phénomène culturel qui agit comme un miroir indigène de la conquête coloniale. Le monde colonial britannique est étudié également sous l’angle environnemental, avec le rôle parfois contradictoire qu’il a pu jouer. Il a pu contribuer à la détérioration et à l’utilisation abusive des ressources et dans le même temps, certaines sociétés naturalistes contribuer à la préservation des forêts surexploitées de certaines colonies.

Qu’est ce que l’Empire britannique ?
La question pourrait être posée brutalement le jour de l’oral par un examinateur et nul doute que le candidat pourrait être désarçonné. Un recours à l’historiographie s’impose et les historiens britanniques présentent l’Empire comme l’héritier d’une construction commune aux puissances occidentales marquées par le legs romain. L’empire britannique est porteur de modernité pendant toute la période pendant laquelle il a pu s’imposer à ses concurrents. Parti en tête dans la révolution industrielle et dans les mutations techniques il subit sans doute avant les autres les limites de ce développement, et notamment les conséquences d’une financiarisation de l’économie lors de la crise de la fin du XIXe siècle dont les causes sont analysées largement dans la seconde partie de l’ouvrage. Empire. De la même façon dans cette évolution de l’Empire britannique vers son apogée, sans doute avant 1914, la question qui est posée est celle de trouver les causes de cette expansion. Il semblerait qu’au-delà des considérations économiques, ce sont d’abord les préoccupations géopolitiques, la protection de la route des Indes, qui ont animé la conquête. Le commerce a été précédé par la course au clocher.




Conférence Auditorium Abbé Grégoire le 10 octobre

Rome et l'Occident

Discutant : Thomas Wieder. Le Monde des livres
Prise de notes : Bruno Modica

Les trois intervenants étaient :

Giovanni Brizzi, Professeur à l’Université de Bologne. Spécialiste de la guerre dans l’antiquité et auteur d’un « Moi Hannibal », les mémoires reconstituées du grand chef de guerre carthaginois.

Jean-Pierre Martin, Paris IV. Spécialiste des questions politiques et du pouvoir impérial.

Michel Molin, Paris XIII. Spécialiste de l’histoire sociale et des techniques. (Chars iconographies et histoire des techniques. Spécialiste de Polybe.





Rome et l'Occident 

Jean-Pierre Martin




La première question de Thomas Wieder a porté sur « les attendus de la question au programme ».

Jean-Pierre Martin : C’est une question qui a été soumise au concours il y a une vingtaine d’année. En 1991, ce n’était que l’Occident, et l’empire. Cette question va permettre de marquer les évolutions sur un temps long. La politique romaine a-t-elle été la même pendant toute la période ? C’est sur cette base que nous allons élaborer nos questionnements. Avec une réserve pour le champ géographique toutefois. La Sicile, la Sardaigne, la Corse, ne sont pas vraiment occidentales. Les Gaules et la Germanie sont en occident. La Sicile est grecque, punique et orientale en fait. La culture est donc différente. La question posée est celle de l’étendue géographique. Nous sommes dans la période des conquêtes à partir de 197 av. JC. Au fur et à mesure des conquêtes, il y a eu une évolution. Il n’y a pas UNE politique mais DES politiques qui subissent les influences des peuples conquis. Cela permet de comprendre comment fonctionnent la conquête et l’organisation des provinces. Comment Rome exerce-t-elle sa domination et aussi sa protection. ? On voit que Rome agit différemment que d’autres impérialismes. La domination est suivie d’une protection. Cette protection des hommes et des ressources a permis à Rome de durer. L’Empire romain est un cas exceptionnel. Il est resté compact. Avec comme capitale Rome du début à la fin de son histoire. Rome a voulu garder les conquêtes, les exploiter mais aussi donner la pax romana, assurer le niveau de vie des populations. Cette continuité de l’effort pour essayer de protéger ce qui doit l’être est remarquable.

Comment les romains y parviennent-t-ils ?

Par le latin qui est la langue de Rome et de ses soldats mais aussi de l’administration. La pénétration du latin touche les élites actives. La question posée par le sujet est celle de l’impérialisme romain ? Peut-on le comparer à d’autres impérialismes plus récents ? Qu’est ce que la romanisation ? Sans doute la transmission de la romanité mais ce qui est sous-jacent également c’est la formation d’un occident romain qui sera ensuite un occident chrétien.

Giovanni Brizzi : Je rappelle une phrase de Florus, la voix d’Hadrien. « C"’est plus difficile de tenir la province que de la conquérir. La notion d’occident recoupe une réalité plus vaste. L’Afrique romaine fait-elle partie de l’Occident ? Pirenne aurait dit oui. Rome régnait sur la méditerranée toute entière. La date de 197 avant JC. renvoie aux provinces espagnoles et au début de l’impérialisme romain. Florus disait d’ailleurs : « Lorsque le romain a dépassé l’Italie il a commencé à imiter Hannibal. » Rome a deux âmes différentes. L’occident est en formation. L’impérialisme romain va se transformer en quelque chose de différent. La transformation n’est pas une globalisation. Soyez romains avec vos droits particuliers disent plusieurs édits. L’impérialisme romain coopte des élites. Au IIIe siècle av. JC, le sénat venant de toute l’Italie. Etrusques, Volsques, Campanines. Le processus est assimilationniste. Il est différent en Espagne avec une armée de garnison. Rome regarde le monde au-delà de la mer.

En occident, les rapports avec les peuples sont différents. Dans le monde hellénistique, les cités sont constituées avec des monarchies installées. C’est différent en occident où une sorte de système tribal existe. C’est pour cela que les Romains adoptent en occident une politique de la dissuasion militaire qui vise à bloquer les confins.

Michel Molin : Je reviens sur l’intitulé de la question du programme. « Rome et l’Occident, de 197 avant J.-C. à 192 après J.-C. (îles de la Méditerranée occidentale (Sicile Sardaigne Corse), Péninsule ibérique, Gaule (Cisalpine exclue), Germanie, Alpes, (Provinces alpestres et Rhétie), Bretagne.
Le plus important dans ce sujet, c’est la particule « et ». On mettra donc l’accent sur les interactions, entre l’occident romain et les territoires. Il faut observer une évolution qui remet en question la vision d’une Rome guerrière qui contrôlait les espaces par la conquête militaire puis l’installation de colonies. La réalité est plus complexe. A mon sens, la première phase est commerciale, et toujours antérieure. Prenons le Vase de Vix par exemple. Il s’agit de 200 kg de bronze transportés près des sources de la Seine dès 500 av. J.-C., donc bien avant l’arrivée des armées romaines. Le commerce précède le drapeau.
Les romains interviennent dans le conflit punique mais avec des préoccupations commerciales. Un commerce transméditerranéen existe. La première phase commerciale est renforcée à partir de l’isthme gaulois. Plus la présence militaire est importante, plus le commerce se développe. A partir de - 197, les romains récupèrent la péninsule ibérique. Cela favorise un renforcement des relations commerciales. Polybe indique que de sont temps, la route du golfe du Languedoc est déjà bornée. Une politique se développe aussi par rapport à Marseille. L’installation d’Italiens et de romains, s’est faite en occident bien avant les soldats. Les troupes de César interviennent pour protéger des marchands près d’Orléans. La conquête militaire et l’installation de colonies comme Narbonne relèvent d’une logique différente. L’intervention de Rome favorise une acculturation.

Thomas Wieder demande aux auteurs de préciser la notion d’impérialisme. Il y a un débat autour du bien fondé de cette politique de conquête. On pense à une opposition Caton / Scipion ?

Giovanni Brizzi : Ce débat a existé. Mais c’était un débat sur la culture grecque. Débat sur la transformation que l’entrée de la culture grecque impliquait en Italie, pour la structure politique de Rome. Un homme peut-il s’élever au dessus des autres ? Dans les « origines », Caton cache le nom des magistrats. La base de la discussion pour Caton l’ancien était la suivante : « S’étendre au-delà de l’Italie c’est devenir différent. « Comme hannibal ».

Jean-Pierre Martin : je crois que cet impérialisme a été une nécessité. Mais c’est un impérialisme placé dans un cadre précis. Par exemple la captation de culture pour transformer en partie la culture romaine. Dans la conquête de l’Occident les Romains ont trouvé des peuples très différents ; la curiosité intellectuelle lers a pousser à aller plus loin."

Michel Molin : Il y a eu deux phases avec un changement de régime. La période républicaine est une phase d’expansion. Le principat induit une changement de régime qui vise à consolider l’Empire déjà constitué à de rares exceptions. Bretagne, Dacie, Champs décumates. Mais il faut s’en tenir à ce qui a été conquis. C’est un impérialisme défensif. Rome a conclu un certain nombre d’alliances défensives, dans la période antérieure comme une alliance avec Marseille et l’attitude était déférente par rapport au monde grec. C’est donc bien avec le Principat un impérialisme défensif. Le principe en est simple : Si vis pacem, para bellum. Les anciens ennemis devaient être dissuadés de pouvoir espérer prendre leur revanche. L’Espagne qui rentre dans l’espace romain est conquête à revers. Les romains se retrouvent héritiers des conquêtes de Carthage.

Thomas Wieder : On assiste bien à une stabilisation des frontières. Comment l’expliquer ?

Michel Molin : L’armée romaine n’est pas infinie. Elle est limitée à trente légions, trente trois au maximum. Avec les auxiliaires l’armée romaine ne dépasse pas 350 000 hommes et elle garde toutes les frontières. Les routes permettaient le déplacement des légions. La domination romaine n’est pas seulement militaire, c’est évident.

Pour Giovanni Brizzi les guerres puniques ont laissé des traces profondes. Les guerres d’Hannibal ont fait 200000 morts, Cannes seulement, 50 000 morts c’est énorme. 45 % des sénateurs viennent de l’Empire. 63 % des empereurs sont issus de territoires hors d’Italie et cela se vérifie sous l’Empire. Les élites dans le sénat à l’époque d’Hannibal sont déjà non romaines. A partir de Pompée pour l’Espagne, on prend en charge les élites.

Michel Molin : Si Rome a pu contrôler un tel territoire pendant trois siècles, c’est le résultat de l’acculturation.

Question de Thomas Wieder : Quelles sont les grandes disparités. Quelle typologie établir entre régions occidentales ?

Pour Jean-Pierre Martin l’étude régionale est indispensable. Il existe une recherche d’unité administrative. Il existe une administration municipale existant dans toutes les provinces. Les différences sont dans des domaines religieux. L’adaptation romaine à des situations locales. Peut-on parler pour autant de « Tolérance » romaine ? Il s’agit d’une acceptation des Dieux des autres mais avec une réciprocité. Les fonctions des Dieux sont identiques dans les polythéismes par contre l’opposition avec les monothéistes est évidente. Les romains trouvent des cultes, des rites différents, des mélanges entre Ibères et Celtes. Les Romains vont intégrer les dieux extérieurs et les romaniser. Une torque gauloise apparaît sur Jupiter. Teutates ou Taranis ou Jupiter, peut –importe, la proximité est évidente. Il y a une latinisation des dieux sans abandonner les cultes locaux. Des sanctuaires occupés avec un Fanum, une chapelle du culte impérial dans tous les sanctuaires. La politique romaine n’est pas d’imposer leur religion. De ce fait toutes les couches de la population sont touchées par la romanité. Le pragmatisme est le mot clé.

Giovanni Brizzi : Les symboles de l’Empire dans les provinces étaient les panthéons où tous les dieux étaient vénérés sans différence. Par contre, le problème des juifs avec les romains n’était pas le monothéisme mais celui de la terre promise. Depuis César, le judaïsme est reconnu comme religion mais pas cette propension à s’imposer sur une terre spécifique. Ce qui explique les différentes révoltes.

Michel Molin : Il y eu avant Rome une Europe celtique, Une phase antérieure de « celtisation » et d’autres foyers celtiques, sont évoqués par Hérodote. La propension des Celtes à s’associer aux peuples, le syncrétisme culturel des Celtes, (Celto-ligures, Celtibères) a précédé celui des romains. Une unité celte de l’occident est antérieure à la conquête romaine.

Question de Thomas Wieder : On parle de romanisation. Quelle définition doit on donner à cette notion ?

Giovanni Brizzi : Le Romain n’impose rien. Irénée ou Hippolyte parlent du Christianisme des élites qui spontanément prennent le modèle romain.

Jean-Pierre Martin : La langue latine est l’instrument de l’armée et de ’administration. Les élites romaines ont été volontaires, attirées par un système qui permettait leur ascension".

Giovanni Brizzi : Je citerai ce passage de Ulpien, « vous pouvez écrire toute loi dans la langue de l’Empire. Elle sera traduite en Latin quand elle deviendra loi générale. »

Michel Molin : le plurilinguisme existe en occident mais dans la partie orientale, c’est le grec qui s’impose. La mobilité des administrateurs favorise le bouillonnement linguistique.

Question de Thomas Wieder : Quelles ont été les résistances à cette romanisation ?

Jean-Pierre Martin : Une résistance passive, liée à l’éloignement dans la plupart des cas. Les résistances ont été rares à la romanisation. Il y a eu quand même des révoltes contre Rome avec une tentative d’alliance entre des Celtes et des Germains mais cela a échoué.

Giovanni Brizzi : le problème peut surgir quand il y a un grand chef. Vercingétorix ou Viriathe, Sertorius. On a souvent réglé le problème par l’assassinat. Car certains d’entre eux étaient porteurs d’une idée nationale. Mais par exemple, les trois gaules, Aquitaine Lyonnaise Belgique, se réunissent et leurs 60 cités qui viennent rendre un culte impérial à Lyon.

Question de Thomas Wieder : existe-t-il aussi une unité économique ?

Michel Molin : La pax romana favorise le commerce terrestre et maritime. Strabon avait évoqué la complémentarité du réseau routier et fluvial en Gaule. La pax romana va permettre la diffusion des techniques celtes. Les gaulois avaient élaboré des véhicules spécialisés. Attelages spécifiques, comme la bricole. Intérêt pour les mulets. De plus en plus utilisés. Le commerce roulant est une réalité unificatrice.

Jean-Pierre Martin : La cadastration des terres permet de rendre les cultures efficaces pour le grand commerce. Dans les gaules. (Autour de Reims, cinq réseaux cadastraux différents. Avec la pax romana le problème de la piraterie a été réglé par l’installation des pirates à terre par Pompée. L’Empire romain a créé un espace économique en Méditerranée, à partir de l’annone, du ravitaillement de Rome par exemple, mais aussi avec le Cursus publicus, un service de messagerie.



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